Archéologie

Sur la piste des menhirs

Sur la piste des menhirs 

Frontline, 6 septembre 2013

La destruction des menhirs de Vembur, au Tamil Nadu, est caractéristique du sort réservé aux sites funéraires mégalithiques partout ailleurs dans la région.

Par T.S. Subramanian, traduit de l’anglais par Bénédicte PARVAZ AHMAD

Moins de dix menhirs surplombaient la broussaille sur la colline. La plupart des buissons, et avec eux les menhirs, avaient été enlevés pour faire place à des terrains cultivés. Nous -- un groupe de passionnés d’archéologie faisant la tournée des sites de la vallée de Cumum au Tamil Nadu, sous la supervision du Tamil Nadu chapter of the Indian National Trust for Art and Cultural Heritage (INTACH) -- ne pouvions voir que les traces de pneu trahissant le passage des pelleteuses.

            Sur le terrain accidenté du village de Vembur, à environ 60 km d’Andipatti dans le district de Theni, collines et forêts de broussailles faisaient autrefois partie du paysage. Mais plus maintenant. « Quand je suis venu ici la première fois il y a près de 25 ans pour étudier les menhirs, il y en avait une multitude ici. On les détruit rapidement. A cette allure, dans dix ans tout aura disparu, » s’insurge V. Vedachalam, épigraphiste en chef du Tamil Nadu Department of Archeology à la retraite. Vedachalam a ensuite indiqué du doigt le village de Kallathupatti, niché dans les collines à quelques kilomètres de là, et a déclaré, plein d’espoir : « Peut-être que là-bas les menhirs ont survécu ». Comme il commençait à faire sombre, nous n’avons pas pu y aller pour vérifier.

            « Il y avait ici plein de menhirs et de ‘goodarams’, faits de blocs de pierre plats, pendant mon enfance. Mais ils ont tous disparus, » se souvient la septuagénaire Seeni Ammal de Vembur. Les ‘goodarams’ sont des chambres funéraires se trouvant à proximité de menhirs.

            Les destructions mentionnées à Vembur, dans la région du Varusha Nadu, sont typiques de ce qui se passe dans les autres sites funéraires mégalithiques ailleurs au Tamil Nadu. Sous l’assaut croissant de l’urbanisation, des sites mégalithiques funéraires constitués soit de menhirs, de tumulus circulaires avec des chambres funéraires, de cercles de pierres, de dolmens ou de chambres funéraires en forme de dolmen, ont rapidement disparu.

            Les menhirs sont de grands et majestueux blocs de pierre plats, plantés en mémoire des morts - ce sont donc des pierres commémoratives marquant des tombes. En tamoul, les menhirs sont appelés ‘nedunkal’, c’est-à-dire grands blocs de pierre. La littérature tamoule du Sangam les mentionne sous l’appellation de ‘natta polum nada nedunkal’.

            On date les menhirs d’entre - 1000 et + 300. Le plus grand menhir du Tamiil Nadu mesure plus de 9 mètres de haut et se trouve à Kumarikalpalayam, près de Perunthurai, dans le district d’Erode. Les plus petits mesurent près d’un mètre et se trouvent en divers endroits.

            Certains menhirs sont isolés, érigés près de tumuli recouvrant des chambres funéraires, ou plantés près de chambres funéraires en forme de dolmen. Les ‘goodarams’ de Vembur indiquent qu’il devait exister en ce lieu des menhirs associés à des tumuli et des chambres funéraires. Le tout a dû être détruit par l’agriculture.

            Le mégalithique, ou âge du fer, remont à environ - 1000. (…) Les tombes mégalithiques nécessitent l’utilisation de gros blocs de granit plats pour ériger des menhirs, construire des chambres funéraires, et des rochers pour constituer les tumuli. Les menhirs étaient généralement érigés pour les chefs de clan, l’élite de la société ou ceux qui mourraient pendant les raids de vol de bétail. Ils marquaient le pouvoir économique ou le statut social du défunt.

            K. Rajan, professeur d’histoire à l’Université de Pondichéry, explique dans son livre intitulé South Indian Memorial Stones (…) : « Les monuments funéraires dressés en l’honneur des défunts sont de différents types au Tamil Nadu et au Kerala. Certains monuments étaient érigés pour des héros morts pour de nobles causes. Le thème principal en lien avec les pierres commémoratives du Tamil Nadu est le vol de bétail ou la récupération du bétail. » Ces pierres commémoratives montraient la vénération et la dévotion que les artisans de ces monuments avaient pour les morts, et leur « croyance en une vie après la mort au-delà des bénéfices qu’ils pouvaient acquérir par les rites et un culte régulier. »

            V.P. Yathees Kumar, archéologue assistant à l’Archeological Survey of India (ASI), indiquait que les menhirs se trouvaient dans les districts nord du Tamil Nadu. (…) On ne le trouvait pas dans les districts du Sud (…).

            « Les menhirs sont associés aux tombes mégalithiques. En général, celles-ci se voient associer deux menhirs, l’un tourné vers l’est, l’autre vers l’ouest. Ils étaient plantés en limite du tumulus. (…) Mais dans la plupart des cas, il ne subsiste plus qu’un seul menhir, » indique Yathees Kumar, qui a étudié et documentés plusieurs sites de menhirs au Tamil Nadu. Lorsque les cercles étaient remplis de monticules de pierres, les menhirs se dressaient fermement plantés-là, explique-t-il. On ne trouve aucun menhir à proximité de cercles de pierres, ni près d’urnes funéraires.

            K.T. Gandhirajan, explorateur et historien de l’art, appelle les menhirs ‘monuments universels’ car on en trouve tout autour du monde. Leur forme -- de grands blocs de pierre rectangulaires et non polis --- était la même quel que soit le site, en France, Suède, Irlande, Arménie, Iran, Serbie, Amérique-du-Sud ou Inde, dit-il. (…) Ils constituaient une « forme primitive de pierre commémorative » appartenant au mégalithique.

            Dresser de hauts monolithes de pierre nécessitait beaucoup de main d’œuvre : il fallait détacher les tranches de pierre du granit et les transporter jusqu’au lieu de leur érection, explique Vedachalam. « Les monuments mégalithiques, de par leur nature, avaient dû nécessiter les efforts de toute la communauté, car la construction de chacun d’entre eux impliquait le transport et l’érection d’énormes blocs de pierre et de rochers, » explique Rajan dans son livre. Gandhirajan qualifie de « joint-venture » l’érection des menhirs, car elle nécessitait un travail d’équipe. Cela montre que les hommes avaient déjà commencé à l’époque à vivre en groupes.

            Au Tamil Nadu, les plus anciens témoignages sur ces pierres commémoratives se trouve dans la littérature tamoule du Sangam où elles sont décrites par plus de 25 poètes. La littérature du Sangam date des premiers siècles de notre ère. Des œuvres comme le Tolkappiyam, Akananuru, Purananuru, Malaipadukadam, Ainkurunuru et Pattinapalai en traitent de manière exhaustive. La dernière découverte de Yatheer Kumar, un menhir dans un village appelé Nattukkalpalayam à 13 km à l’ouest de Dharapuram au Tamil Nadu, remonte à juin dernier. Le menhir mesure trois mètres de haut et près de 1,20 mètre de large. De nombreuses pierres de remblai pour tumulus se trouvent tout autour.

            Un autre menhir a été trouvé dans un autre village du même nom près de Pollachi. En Taoul, ‘Nattukkal’ signifie pierre plantée, référence évidente au menhir.

            Yathees Kumar indique que lorsqu’il avait établi la carte des emplacements des menhirs de l’ouest du Tamil Nadu, il avait remarqué que ceux-ci suivaient la route commerciale qui relie Karur, dans l’état du Tamil Nadu, jusqu’à Muziris, célèbre et ancien port du Kerala, en passant par le col de Palghat. (…) Des inscriptions tamoules mentionnaient également un ‘peru vazhi’, une autoroute.

            Ces menhirs ont été découverts près de centres de fabrication ou de commerce où fleurissaient des guildes de commerçants. Selon Yathees Kumar, les menhirs ont dû être érigés pour de riches marchands ou des chefs de clans qui vivaient là. Le commerce relier aussi Karur à Muziris grâce à la rivière Noyyal. Quatre menhirs ont été retrouvés sur cet axe commercial à Kodumanal, qui était un grand centre de fabrication de perles.

 

Cinq phases

 

            Selon Rajan, l’évolution des tombes mégalithiques se découpe en cinq phases. Il y eut (1) les tumuli mégalithiques, (2) les tumuli avec de grands menhirs, (3) de grands menhirs comportant des inscriptions en langue tamoule rédigées en alphabet brahmi, (4) de courts menhirs d’environ un à deux mètres de haut, avec des inscriptions en brahmi-tamoul, et (5) l’apogée des petits menhirs comme pierres commémorant des héros portant des inscriptions tamoules en script vattelluttu, datant des 5e et 6e siècels de notre ère.

            Dans la première phase, les sépultures mégalithiques (datées aux alentours de -1000) nécessitaient la construction d’une chambre funéraire souterraine (ressemblant à une boîte) faite de blocs de granit. Un gros bloc plat formait le toit de la chambre qui était généralement orientée vers l’est. D’autres blocs de pierre divisaient la chambre en plusieurs caveaux. Les parois comportaient des ouvertures rondes ou trapézoïdales. Le corps du défunt était descendu dans la chambre. S’il avait été altéré par les éléments, ses restes étaient rassemblés et placés à l’intérieur de la chambre, où se trouvaient aussi des poteries rituelles  contenant du paddy et des perles faites de pierres semi-précieuses comme la cornaline, l’agate ou le quartz. Des épées, couteaux, dagues, étriers (pour chevaux) et les effets personnels préférés du défunt étaient disposés autour de ces pots rituels.

            La chambre funéraire était recouverte d’un enduit de terre sur les cotés et le dessus. La sépulture était indiquée en surface  par des rochers disposés en un cercle unique. A l’intérieur de ce cercle, la terre était recouverte d’une multitude de petites pierres formant un tumulus. Parfois on trouvait un double cercle. Si l’on ne trouve pas de pierres formant un tumulus à l’intérieur du cercle, on parle d’un cercle de pierre. De tels tumuli remontent à avant le - Ve siècle. La littérature du Sangam les nomme ‘paral uyar padukkai’. Si la chambre, formée de blocs de pierre, était construite au dessus du niveau du sol, on l’appelait dolmen. Si elle était semi-enterrée, on parlait alors de chambre funéraire en forme de dolmen.

            « Dans la seconde phase (toujours antérieure au -Ve siècle), des chambres funéraires mégalithiques ou dolmens (situés au-dessus du sol) étaient érigés et on plantait des menhirs en l’honneur de ceux qui mouraient généralement lors de razzias sur le bétail », explique Rajan.

            La troisième phase, située aux alentours des -IVe -Ve siècles, témoigne de l’érection de grands menhirs comportant des inscriptions en tamoul - brahmi indiquant le nom de la personne ainsi honorée. « Dans toute l’Inde, nous n’avons qu’un seul menhir gravé (en tamoul - brahmi), et il se trouve à Thathapatti, près d’Andipatti , » poursuit Rajan.

            Comme l’ont montré les récentes excavations menées par une équipe de l’université de Pondichéry à Porunthal et Kodumanal, dirigées par K. Rajan, on peut daterle site de Thathapatti du -IVe siècle (…).

 

            La taille des menhirs a diminué lors de la 4ème phase (IV e siècle avant notre ère) pour devenir des pierres commémoratives. Elles comportent des inscriptions en tamoul - brahmi mentionnant le nom du héros mort lors de razzias pour le bétail. Cependant, ces pierres ne comportent pas de gravures représentant les héros pour lesquels on les a érigées. Les trois pierres commémoratives portant des inscriptions en tamoul - brahmi, découvertes par Rajan, Yathees Kumar et s. Selvakumar en 2006 dans le village de Pulimankombai à 15 km d’Andipatti, constituent un exemple de cette période. (…)

            Au cours de la cinquième et dernière phase, les menhirs étaient réduits à la taille de stèles représentant des héros, chacun portant la gravure d’um héros mort lors d’un raid pour du bétail. De telles stèles, marquées par le passage de l’écriture brahmi à l’écriture vattelluttu pour écrire le tamoul, remontent au IV e siècle de notre ère. Elles comportent des inscriptions en vattelluttu  est on les trouve dans la région de Chengam, dans les districts actuels de Tiruvannamalai et Dharmapuri.

            Yathees Kumar, qui a découvert le menhir d’un mètre de haut gravé en tamoul - brahmi à Thathapatti, estime que l’écriture remonte au IV e siècle avant notre ère. L’épais bloc de pierre portant l’inscription a été découvert brisé. L’inscription complète n’a pas pu être reconstituée. On peut lire comme suit : ‘ … n Adi On Bagal Paliy Kal…’ Cela siginifie que la pierre a été érigée en l’honneur du serviteur (Adi On) d’un chef local (dont le nom a été perdu). ‘Paliy’ signifie tombe, et ‘kal’ pierre. « Ce devait donc être une une stèle plantée sur la tombe d’Adi ON. C’est l’une des plus anciennes stèles découvertes en Inde, » explique Vedachalam. Selon Gandhirajan, « La découverte de Thathapatti est inhabituelle en termes de paléographie et de contexte culturel des sépultures. »

 

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