Education

Asie du Sud : actualités et perpectives, éducation

Vous trouverez dans cette nouvelle rubrique des articles traduits de la presse indienne, pakistanaise ou bangladaise et des analyses de la presse internationale concernant les questions d'actualité qui animent la région. Nous nous attacherons à vous faire partager ces informations au travers de dossiers thématiques. 

  • Education 

L'article qui suit est relativement long, mais il expose de façon très réaliste les problèmes de l'éducation en Inde. Ces problèmes, nous y avons fait face sur le terrain sans toujours avoir pu les résoudre... Article tiré de l'excellent journal Tehelka, réputé pour avoir mis à jour de nombreux scandales d'état. 

http://tehelka.com/has-india-lost-the-21st-century/?singlepage=1

Has India Lost The 21St Century?

L’Inde a-t-elle perdu le 21e siècle ?

Avec 65% de sa population âgée de moins de 35 ans, l’Inde se vante de son potentiel générationnel incomparable, mais ne somme-nous pas en train de changer ce potentiel en désastre ?

Avalok Langer a repéré ici une bombe à retardement.

            C’était un mantra bien confortable : « Le monde vieillit, mais l’Inde a la jeunesse pour elle. » D’ici la fin de la décennie, l’âge moyen de la population indienne sera de 29 ans. En comparaison, la Chine et l’Amérique en seront à 37 ans, le Japon à 48 et l’Europe occidentale à 45 ans. Pour conséquence de ce « rendement démographique », d’ici 2040 le quart des habitants supplémentaires qui composeront la population active mondiale sera indien. Le Fonds Monétaire International (FMI) prétend que la masse de la jeunesse indienne a la capacité de produire chaque année 2% supplémentaires de PIB par habitant et ce pour les vingt années à venir. Nous sommes une puissance mondiale émergente et surfons sur notre potentiel démographique.

            Enfin c’est ce que nous voudrions croire.

            La clé du futur succès de l’Inde - sa jeunesse - est une bombe à retardement. C’est une masse grandissante de jeunes gens largement malnutris, mal éduqués, inaptes à travailler, qui aspire à une vie meilleure mais n’a pas les moyens d’y accéder. Pourquoi ? Parce que ces jeunes ne sont pas qualifiés pour le marché du travail. Et même s’ils l’étaient, il n’y a pas d’emploi.

            Notre population active actuelle (celle âgée de 15 à 64 ans) se monte à 430 millions. Parmi elle, peu de gens ont reçu une formation pratique en bonne et due forme. Notre secteur organisé[1], foyer des emplois de la réussite,  de la richesse et de l’histoire de la croissance indienne, n’emploie que 30 millions de personnes. Restent 400 millions de personnes travaillant dans le secteur non organisé[2], livrées à elles-mêmes. Aujourd’hui encore, 60% de notre force de travaille se trouve dans l’agriculture qui ne contribue que pour 18% au PIB. Cela montre l’étendue du sous-emploi et la médiocrité de la productivité.

            Amitabh Kundu, professeur en économie du développement à l’université Jawaharlal Nehru de Delhi, avance qu’au cours des vingt prochaines années, 480 millions de personnes s’ajouteront encore à cette force de travaille indienne de 430 millions. Afin de transformer ce potentiel démographique en bénéfice social et économique, une formation qualifiante est nécessaire, qui manque cruellement. « La jeunesse est déçue par le système de gouvernement, et cela est visible dans les rues. Baba Ramdev, Anna Hazare[3] et même les manifestations après l’affaire du viol de Delhi reflètent une impression générale de frustration générale chez les jeunes. Cette frustration crée de l’instabilité politique, et notre avantage générationnel pourrait bien se transformer en désastre. »

            Le problème de la jeunesse indienne commence avant même sa naissance. Plus de la moitié des femmes enceintes indiennes ne bénéficient pas des trois consultations au minimum que l’Institut de la Santé Publique Indienne (IIPH) a préconisé dans ses recommandations sur les soins prénataux. Par conséquent, un enfant sur cinq qui naît en Inde a un poids trop faible à la naissance et est malformé. Tandis que 70% des enfants de moins de cinq ans sont anémiques, seulement 43% des enfants de moins de deux ans reçoivent tous leurs vaccins, contre 90% au Bangladesh.

 

Quelles sont les conséquences de tout cela ? Selon la Banque mondiale, les effets de la malnutrition pendant les huit premières années de la vie peuvent être dévastateurs et permanents. Cela influe autant sur la santé de l’individu que sur ses capacités à apprendre, communiquer, penser de manière analytique, se sociabiliser de manière efficace ou s’adapter à un nouvel environnement ou à de nouvelles personnes. Alors que la moitié des morts survenant avant l’âge de cinq ans sont dues à la malnutrition, les enfants qui parviennent à survivre au-delà et à se faire une place sur les bancs de l’école, endossant là l’espoir de leurs parents, ne sont guère mieux lotis par la vie. Le système les prépare à l’échec. 

            Prenons l’exemple de Satyavati. Elle a de grands rêves pour ses enfants. A 30 ans, elle travaille comme femme de ménage dans le quartier de Govindpuri, à Delhi, pour épauler financièrement son mari et assurer une éducation à leurs trois enfants. Pendant une réunion parents-professeurs, elle a réalisé qu’il manquait quelque chose dans l’école publique locale. « Tous les enfants étaient dehors en train de jouer, même pendant les jours de classe, et les professeurs ne venaient que pour pointer et toucher leur paie, puis repartaient chez eux », dit-elle. Lorsque Satyavati et son mari ont tenté d’inscrire leur fis aîné Abhishek, qui était en 5ème classe[4], dans une école privée, ils ont été choqués de constater qu’il n’était même pas capable de suivre les cours de la première année d’école. Il a était contraint de tout recommencer depuis le début. Maintenant qu’elle a placé ses trois enfants dans le privé, Satyavati déclare qu’ « ils viennent seulement de se mettre à étudier sérieusement. » La combinaison d’une enfance malnutrie et d’enseignants négligents a coûté des années aux enfants de Satyavati et peut-être compromis leur avenir pour toujours.

            Selon le Rapport Annuel sur l’état de l’éducation (ASER), 60% des enfants en 5e année d’école n’ont pas le niveau de la deuxième année, et 75% ne peuvent pas résoudre une division simple. Tandis que le gouvernement se félicite de sa campagne d’Education Pour Tous (Sarv Shiksha Abhiyan) qui a permis de mettre 96% des enfants à l’école primaire, 80 % d’entre eux abandonneront l’école avant la fin du secondaire. C’est la réalité de l’avantage générationnel de l’Inde.

            Shashi Tharoor, Ministre d’Etat des Ressources humaines, déclare : « Nous avons passé tellement de temps pendant les 60 premières années après l’indépendance à nous concentrer sur l’expansion des institutions, ce qui était naturel étant donné que le taux d’alphabétisation n’était alors que de 17%. Nous devions aussi investir beaucoup de notre énergie dans l’égalité, pour intégrer ceux qui étaient abandonnés hors de la structure éducative en raison de leur sexe, caste, origine géographique, religion, et parfois même langue. Nous n’avons pas misé sur l’excellence et le résultat est de qualité inégale. Nous avons quelques organisations élitistes, remarquables, telles que les IIT[5] et les IIM, et le reste, ce sont des îles flottant sur un océan de médiocrité. Voici le défi auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. »

            Contrairement au capital physique ou aux infrastructures, le capital humain ne se construit pas à coups de financements. Le capital humain, les qualifications et le niveau scolaire se forment à l’échelle d’une génération, et si le système est mauvais, vous perdez une génération. Notre système éducatif souffre de quatre défauts principaux : ses contenus dépassés et rigides, sa structure éducative obnubilée par l’ ‘examen de fin d’année’, l’échec de sa filière d’apprentissage professionnel, et la chose la plus importante, ses enseignants et leur pédagogie.

            Ceux qui pensent le système éducatif s’accordent à reconnaître que la qualité de l’école ne peut dépasser la qualité de ses enseignants. La formation de ceux-ci est la clé d’une meilleure éducation, et avec de bons dirigeants en matière d’éducation, on peut relever le niveau de réussite des étudiants de 25 à 40%. Cependant en Inde, une fois titulaire de son B.Ed. (licence en sciences de l’éducation), on reste enseignant pour la vie, sans jamais être obligé de se former pour se mettre à jour. La qualité des enseignants qualifiés est tristement basse. « Aujourd’hui, je reçois tellement de candidatures d’enseignants ‘qualifiés’. Mais ils n’ont pas les compétences basiques requises pour être enseignants et nous ne pouvons pas les embaucher », dit Abha Adams, directrice de l’école Step by step, à Noida. 

            Prenons l’exemple de Saroj Shukla, 30 ans, le plus jeune d’une fratrie de 6, et le seul à avoir osé s’aventurer en dehors de son village somnolent de Bhitauli, dans l’état d’Uttar Pradesh, pour poursuivre ses études supérieures à Lucknow. [6] Après avoir décroché un master et un doctorat en sanskrit (…), Saroj attends toujours les réponses de plusieurs universités et collèges auxquels il a postulé pour devenir lecteur en sanskrit. En attendant, il a aussi passé une licence en sciences de l’éducation en 2009, espérant au moins se garantir ainsi un poste d’enseignant dans une école primaire gouvernementale. Mais le poste lui échappe.

            «  Parfois, je me dis que mes frères sont bien mieux à labourer leurs champs. Ils sont satisfaits de leur vie et ne sont pas confrontés à un défi existentiel comme moi, » dit Saroj, qui gagne 300 roupies[7] par cours comme lecteur à temps partiel à l’université de Lucknow. Saroj a non seulement honte de rentrer dans son village, il est en plus incapable de se marier tant qu’il n’aura pas d’emploi.

            Et maintenant, grâce à l’universalisation de l’éducation, comme le préconise la loi sur le droit à l’éducation passée en 2010 (RTE), l’Inde a besoin d’environ 6,3 millions d’enseignants pour s’occuper des enfants de 6 à 14 ans. En comptant les départs à la retraite, cela revient à recruter 250 000 enseignants chaque année.

            « Le plus gros problème, ce sont les médiocres instituts de formation des enseignants », dit Vinod Raina, un spécialiste de l’éducation qui a contribué à la rédaction de la loi sur le Droit à l’éducation. « Suite à la mise en place de la loi, nous avons mis en place un test universel de niveau afin de nous débarrasser des enseignants non qualifiés. Sur les centaines de milliers d’enseignants qui se sont manifestés, seul 1% a été admis au test. Où va-t-on trouver ces 6,3 millions d’enseignants ? »

            Mais qui veut être enseignant ? C’est une question qu’Abha Adams pose régulièrement à ses étudiants. « Aucune main ne se lève. Les jeunes n’aspirent pas à l’enseignement. » Selon un rapport de Mc Kinsey en 2007, intitulé ‘Comment les systèmes scolaires les plus performants au monde continuent de s’améliorer’, Singapour et la Finlande, qui ont les meilleurs systèmes éducatifs au monde, recrutent les enseignants parmi les 5 à 10% des diplômés les plus brillants. Le salaire d’un enseignant commence au même niveau que celui d’un ingénieur.

            C’est à peu près l’antithèse de ce qui se passe en Inde. Bien que la Sixième commission des rémunérations ait poussé les salaires de départ des enseignants du primaire à près de 25 000 roupies par mois, cette obligation émane du gouvernement fédéral (…) et ne s’applique ni aux écoles publiques locales, ni aux écoles privées. Même si l’on pouvait mieux payer tous les enseignants, il n’y a pas assez de candidats. Le taux brut d’inscription dans l’enseignement secondaire est autour de 15 %. Où va-t-on trouver 6,3 millions d’enseignants ?

            Qu’attend-on exactement de l’éducation ? Du savoir ou des compétences ? Avec des compétences, on peut se débrouiller pour accéder au savoir, et l’apprentissage réel à l’école ne se trouve pas dans les manuels. « La façon de structurer la salle de classe est centrale dans l’apprentissage d’un enfant, » ; dit Preminda Langer, formatrice d’enseignants à Delhi. « Les habitudes de vie, la façon de réagir, ce sont des choses qui commencent à se former dès l’âge de trois ans. Cela commence à la maison, on ne peut pas le contrôler. Mais entre 3 et 6 ans, on est à l’école. On doit enseigner des concepts comme l’égalité des sexes, par exemple en faisant jouer et travailler ensemble garçons et filles, ou le fait de se défendre à l’aide de mots et non de coups, ou bien encore à ranger quelque chose après usage, avant l’âge de six ans. Cela deviendra ainsi une habitude ancrée à vie d’ici l’âge de 10 ans. C’est comme cela que l’on fabrique des citoyens qui pensent à la communauté, au-delà de leur personne. »

            A travers une pédagogie moderne, les classes sont divisées en plus petits groupes, des responsabilités sont confiées à chaque enfant. Ils se sentent ainsi concernés et cela crée en sentiment de communauté et de propriété. Cela a un double objectif : d’une part, les enfants qui se sentent concernés abandonnent moins, et d’autre part, les enfants apprennent à être des membres responsables de la société. Au lieu de cela, en Inde, quand on visite n’importe quelle école publique, on trouve des classes surchargées, des bureaux tournés vers le tableau noir sur lequel écrit un enseignant. Ou bien ce dernier dictera des pages du manuel. Des disciples aveugles qui apprennent par cœur, nous n’en avons pas besoin. Ce n’est pas une façon de tirer partie de l’avantage démographique.

            Wiliam Wadwam, directeur des statistiques chez ASER, est brusque lorsqu’il dit que le système indien n’apprend pas aux enfants à penser. « Nous ne demandons jamais à nos étudiants ce qu’ils pensent ou de prendre position et d’argumenter », dit-elle. « On leur apprend à accumuler des connaissance et c’est pour cela que l’Inde a été classée 74e sur 75 pays au classement mondial de 2009 du travail demandé aux élèves.  Le RTE (loi sur le droite à l’éducation) a entraîné le passage automatique des classes jusqu’en VIIIe (équivalent de la 4e française, ndt), il n’y a donc pas de test ou de contrôle de qualité. Ce que est encore plus préoccupant est qu’environ 40% de notre force de travail est constituée d’individus en échec scolaire qui n’ont étudié que jusqu’en VIIIe classe. »

            Notre système éducatif actuel est sanctionné actuellement par l’examen final tant redouté. Même en dormant en classe tout au long de l’année, on peut, en se réveillant au dernier moment, réussir aux épreuves avec une note de 18/20. Mais cela ne vous amène nulle

            Selon le professeur Tarundeep Singh Anand, qui dirige la faculté de gestion stratégique à l’Universal Business School de Mumbai, un pays tel que l’Inde a besoin de se concentrer sur l’apprentissage expérimental. « Les étudiants intègrent les écoles de management dans la perspective de trouver une place », dit Anand. « Dans les affaires, on n’a pas besoin de savoir académique mais d’expérience de terrain. Ici, nous avons encore 80% de cours théoriques et 20% de pratique. Nous avons donc décidé de renverser le modèle en rendant la pratique prédominante et en injectant de la théorie où cela est nécessaire. L’UBS a divisé le total des 100 points qui sanctionnent un étudiant en en réservant 50 pour l’examen final et en répartissant les 50 points restants entre les devoirs, les projets d’étude, la participation en classe et le terrain qui vous incitent à faire et à réfléchir. » Grâce à  leur approche de terrain et à leur travail en temps réel en collaboration avec l’industrie, ils se sont aperçus qu’ils arrivaient à placer des étudiants dès les premiers mois du cursus.

            Mais tout le monde n’a pas autant de chance. Au cours des dernières décennies, les écoles d’ingénieurs, de management ou de technologies de l’information ont poussé comme des champignons car c’étaient des filières favorites. Or elles produisent des diplômés tellement peu adaptés au travail que des compagnies comme Infosys et TCS sont obligées de former pendant des mois des diplômés, même des ingénieurs, avant de les mettre au travail.

            Le ralentissement économique mondial s’ajoute à la liste des préoccupations. Le vieux proverbe qui soutenait qu’en toute circonstance un ingénieur trouvait un emploi est à revoir par les temps qui courent. Quelques 200 écoles de management ont fermé ces dernières années car elles ne parvenaient pas à placer leurs étudiants. Sur le 1,5 million d’étudiants en ingénierie que compte l’Inde, près de 70% sont au chômage. Le secteur des technologies de l’information a aussi souffert, avec 75% de diplômés sans emploi. Les diplômés sont fabriqués à la chaîne par des institutions tandis que la crise de main d’œuvre qualifiée est indéniable dans des secteurs où les emplois existent vraiment.

            « Trouver des gens pour des postes de niveau intermédiaire dans le management ou l’encadrement est un vrai défi », dit Tejpreet Singh Chopra, président et directeur général de Bharat Light and Power, une société d’énergie alternative implantée à Delhi. « A cause de la gigantesque population indienne, les étudiants des écoles indiennes de génie (IIT) ou de management (IIM) sont tellement bons qu’ils sont totalement interchangeables, à n’importe quel endroit. Or l’éducation aux Etats-Unis produit des individus plus complets, qui ont la capacité de penser et d’agir par eux-mêmes, de débattre et d’analyser. »

            Selon une étude de la Banque Mondiale et du FICCI datant de 2009, 64% seulement des employeurs sont plus ou moins satisfaits des nouveaux diplômés qui sont passé par les instituts indiens d’ingénierie. A 22 ans, Sharan D. est un cas d’école montrant comment le rêve de devenir ingénieur vire au désastre. Fils d’un petit homme d’affaires, Sharan a été diplômé  en 2012 au PA College de Mangalore. Il voulait réaliser son rêve : devenir ingénieur. « J’ai toujours voulu étudier l’ingénierie. Après le lycée, j’avais suivi un cours diplômant, mais il n’y avait pas de perspective d’embauche à ce niveau, alors j’ai poursuivi les études. Six ans plus tard, malgré mon diplôme universitaire, je m’aperçois qu’il n’y a pas plus de perspectives d’emploi », se lamente Sharana.

            Aujourd’hui, Sharana travaille comme développeur à Bengaluru et gagne environ 8000 roupies par mois. Son emploi consiste à travailler sur les projets de ses cadets dans des collèges d’ingénierie. « Trouver un emploi tient, à la base, à la qualité de l’éducation », déclare-t-il.

            « Soixante-dix pour cent de ce qu’on nous apprend dans notre cursus ne sert pas sur le marché du travail. Il n’y a ni formation pratique, ni terrain. Un autre problème auquel je suis confronté est que j’ai été éduqué en langue kannada (langue de l’état du Karnataka, ndt). Même si j’ai les connaissances, je ne peux pas rivaliser dans un groupe de discussion ou aux entretiens d’embauche. »

            La plupart des camarades de Sharana sont dans le même lot. G Raghunandan vit avec ses parents et n’a toujours pas d’emploi. « Ma mère m’a pressé de prendre la filière ingénieur. C’était un pari sûr, qui aurait dû m’offrir un bon travail après l’obtention de mon diplôme. »Raghunandan s’est présenté à de nombreux tests d’embauche, mais n’a toujours rien décroché.

            « Un des problèmes tient au nombre de candidats par rapport au nombre de places disponibles. J’ai passé des tests pour Infosys, ONGC… En général, il n’y a que 40 postes disponibles pour toute l’Inde. Rien que dans mon centre d’examen, nous étions plus de 1000 candidats. L’autre problème tient à la qualité, il y a un fossé énorme entre ce que l’on nous apprend et ce que les sociétés attendent de nous », dit Raghunandan.

            Surjit Bhalla, directeur d’Oxus Investments, (avers) redoute que ce fossé entre l’éducation et l’industrie ne soit jamais comblé. « Les gens veulent devenir ingénieurs en informatique, pas dans le textile, «  dit Bhalla. « Ca n’est pas près de marcher en Inde, car ce secteur est déjà saturé. Nous devons regarder ce qui peut générer de l’emploi. Partout ailleurs, on tente d’améliorer la sphère de l’éducation pour qu’elle reflète mieux les besoins du marché. Nous avons besoin de suivre cette tendance. »

            Cela fonctionnerait s’il y avait assez d’emplois pour tout le monde. Mais, en premier lieu, le marché du travail est-il suffisamment important ?

            On ne compte que 30 millions d’emplois dans le secteur organisé et, malheureusement, la politique actuelle s’est acharnée à créer encore plus d’emplois dans ce secteur. Cependant, d’après les statistiques fournies par le rapport annuel sur l’industrie de  2010 - 2011, 161 458 usines exerçaient une activité dans le secteur de la fabrication, employant environ 12,3 millions de personnes pour un investissement total de près de 22 milliards de roupies. Cela représente un investissement d’à peu près 1,9 million de roupies par emploi. L’Inde doit générer 20 millions d’emplois par an. Même si la moitié seulement est créée dans le secteur manufacturier, cela requiert un investissement de 19 milliards de roupies pour générer 10 millions d’emplois, soit près d’un quart de notre produit inétrieur brut.

            Ashok Khosla, directeur de Development Alternatives (DA),  entreprise de Delhi, trouve la proposition onéreuse. « Nous devons nous attacher à produire des emplois pour moins. DA crée régulièrement des emplois qui coûtent entre 20 000 et 100 000 roupies et paie des salaires supérieurs à 6000 roupies (moins de 100 euros, ndt). Cela semble moindre, mais dans un contexte rural, cela donne plus de pouvoir d’achat que 15 000 roupies dans une ville. »

            Ce sentiment est partagé par le  professeur Professor Kundu. « Le secteur industriel progressera, mais pas autant qu’espéré », dit-il. « Les 430 millions d’individus de notre force de travail ne sont pas très qualifiés. Nous devrions les absorber dans de petites villes en leur donnant des qualifications qui leur permettraient d’accroître leur productivité à petite échelle. »

            Cette recherche d’emploi prend déjà des proportions dangereuses et a poussé certains jeunes au désepoir. Selon un officier supérieur de la police du Jharkhand, tandis que les Maoïstes n’ont pas été capables de recruter de jeunes hommes à grande échelle au cours des quelques dernières années, des groupes pratiquant l’extorsion sans affiliation idéologique sont devenus très attirants pour la jeunesse désoeuvrée des villages du Jharkhand. « Ces groupes militants, bien que qualifiés d’extrême gauche, ne reversent qu’une petite part de ce qu’ils extorquent pour rémunérer les jeunes. Ils représentent une option séduisante pour des jeunes des villages sans emploi ni repères », dit Pankaj, un ‘activiste’ appartenant à un groupe dissident travaillant en opposition aux Maoïstes. « J’aurais voulu être agriculteur, rester à la maison avec mes parents, mais ce n’est pas envisageable. »

            Afin de créer des emplois et rehausser le niveau de vie, le gouvernement en place a déployé le Plan National Mahatma Gandhi de Garantie de l’Emploi Rural (MGNREGS). Mais le professeur Kundu pense que le MGNREGS n’est pas la bonne méthode. « C’est une mesure éphémère, une solution à court terme qui ne résout pas le problème plus ample de la création d’emploi. » Tandis que le taux de chômage national s’élève à 5 % (ceux qui survivent au jour le jour de petits boulots étant aussi considérés comme travaillant), ces dernières années, le nombre de jeunes chômeurs diplômés âgés de 15 à 29 ans a augmenté pour atteindre 10% chez les hommes et 23% chez les femmes en milieu urbain. Le souhait actuel des gens est d’aller au collège (université, ndt) et de décrocher un emploi très rémunérateur, tandis qu’il faudrait plutôt réorienter notre système de formation professionnelle.

            Un des problèmes majeurs est que les diplômes de formation professionnelle occupent un rang secondaire et sont méprisés. Il faut que cela change, et il faut modifier le système pour ce faire. Il existe des propositions innovantes. Par exemple, pourquoi ne pas intégrer de la formation professionnelle dans le cursus de licence d’histoire de Delhi University en la combinant à un module « héritage » qui enseignerait l’histoire de Delhi et de l’Inde afin qu’une fois le diplôme en poche l’étudiant ait un diplôme de l’éducation supérieure et l’option soit de devenir guide conférencier, soit de monter sa propre agence de tourisme.

            « Si nous nous assurons que 20% du temps des huit matières enseignées en classe VIII soit dédié à l’enseignement pratique, par exemple la charpenterie, on verra diminuer significativement le taux d’échec scolaire et augmenter l’entreprenariat », dit Tarundeep Singh. « Beaucoup d’échecs scolaires sont liés à des causes économiques. Les familles pauvres mettent la pression sur leurs enfants pour qu’ils travaillent. En intégrant une part de travaux pratiques dans le programme, un père qui, par exemple, serait charpentier verrait que son enfant peut l’aider et réaliserait qu’il est bénéfique de lui faire continuer l’école. Il est possible d’agir de la même façon pur l’agriculture, en enseignant les espèces de graines ou bien les techniques d’irrigation, etc. Les enfants seraient capables d’aider à la maison et également de penser à entreprendre beaucoup plus tôt. »

Seuls 10% de nos jeunes (entre 15 et 19 ans) ont reçu une forme de formation professionnelle. « Nous tentons de créer une professionnalisation de l’enseignement supérieur en intégrant environ 360 heures d’options de formation professionnelle au niveau du lycée », dit Tharoor. Nous essayons de proposer des options professionnelles aux enfants qui se sentiraient submergés par les cours du lycée. » Cela pourrait bien fonctionner dans un pays où les compétences professionnelles dans l’apprentissage auraient été transmises à travers l’ensemble de la société.   « Nous avons pour cela besoin de créer une culture où l’apprentissage est enseigné en cours », dit Tharoor, « où, par exemple, les maîtres artisans sortiraient avec le désir d’enseigner à des personnes extérieures et non plus seulement à leurs proches parents. » Mais dans un pays comme l’Inde, comme pour tout le reste, le plus difficile est de mettre en œuvre une telle stratégie.

            Quand on lui demande pourquoi nos standards éducatifs sont aussi bas, Abha Adams, directrice de l’école Step by Step, résume la chose en deux mots : la volonté politique. « Aucun gouvernement n’a eu intérêt à assurer l’universalité de l’éducation », dit Adams. « Pourquoi un gouvernement refuserait-il l’éducation pour tous à son peuple ? Parce que l’éducation permet d’accéder aux idées, aux droits, et ouvre la porte des compétences. L’éducation bouleverse le statu quo et si, en tant que gouvernement, vous ne vous maintenez que grâce à des réserves d’électeurs que vous créez et entretenez, il n’est pas dans votre intérêt d’assurer une éducation à tous. »

            Pour conclure, c’est à cause de cet état d’esprit que l’avantage démographique de l’Inde a peu changé. Il a conduit à la colère des millions de jeunes hommes et femmes qui sont descendus dans les rues pour une raison ou une autre, afin d’exprimer leur frustration, tandis que le mythe de la croissance de l’Inde s’éloigne et qu’il leur semble que le gouvernement les a laissés tomber. Le prix de l’échec a été élevé. Peut-être l’Inde continuera-t-elle à le payer pour le reste de ce siècle.

Avec des encadrés de Virendra Nath Bhatt, Shone Satheesh Babu, G Vishnu, Prakhar Jain et Shonali Ghosal

Traduit de l’anglais par Insha.

avalok@tehelka.com



[1] secteur organisé : secteur des emplois déclarés.

[2] secteur des emplois non déclarés.

[3] Leader charismatiques qui ont lancé des initiatives anticorruption en 2011 et 2012, notamment en faisant la grève de la faim.

[4] équivalent du CM2.

[5] IIT : Indian Institute of Technologie, équivalent de Polytechnique, et IIM : Indian Institure of Management, sorte de HEC, ndt.

[6] Lucknow est la capitale de l’Uttar Pradesh. Elle se trouve à 400km à l’est de Delhi.

[7] 300 roupies = 5 euros environ. 

Scandale à l'école

Scandale à l’école

Le mois dernier, un scandale alimentaire avait secoué l'Inde : 23 enfants étaient morts des suites d'un empoisonnement après avoir mangé à l'école à midi. Analyse. 

Par Anil SADGOPAL, Frontline, 23 août 2013.

            L’instauration du repas de midi gratuit dans les écoles est une grande idée appliquée à un système scolaire déficient.

«Ils ont joué, ont étudié ici et c’est ici-même qu’ils sont enterrés ! » (Yahin khela, yahin parha aur yahin ho gaya dafan) C’est sur ces paroles emphatiques que des parents éplorés ont enterré les corps de deux enfants dans l’enceinte de l’école primaire Dharmasati Gandanam, du bloc administratif de Masharakh, dans le district de Saran au Bihar. La même affliction fut exprimée avec une grande dignité dans le village, dès le lendemain de la mort de 23 enfants qui avaient consommé à l’école un déjeuner dont on sut par la suite qu’il avait été contaminé par un insecticide mortel à base de phosphore organique. Plus de 50 enfants étaient tombés malades après le repas. Ce désastre du 16 juillet fut une onde de choc qui retentit dans tout le pays. 

            Mais le Bihar n’était pas le seul état en cause. Bientôt, des comptes rendus similaires ont commencé à arriver de Delhi, du Chhattisgarh, de Goa, du Haryana, du Madhya Pradesh, du Maharashtra, d’Orissa et du Tamil Nadu. Tous renvoyaient de façon frappante à la mort de cette fillette et au malaise de près de 100 de ses camarades ainsi que leurs parents en 2011, dans le village de Kisli, près de Jabalpur au Madhya Pradesh. Ils avaient consommé un repas à l’école, ironie du sort, le jour de la célébration de l’Indépendance.

            Deux jours après le désastre survenu au Bihar, un enseignant de l’école primaire encore tout tremblant d’émotion me contacta. C’était l’un des dirigeants d’une des organisations progressives d’enseignants du primaire de l’état du Bihar. Je lui demandai si les enfants des enseignants de la malchanceuse école étaient inscrits dans ledit établissement. « C’est peu probable », me répondit-il. Et qu’en était-il du président du comité ad hoc d’éducation scolaire (…) ? « Cela dépend des revenus… », me dit-il d’un ton réservé. Puis il élabora sa réponse en ajoutant que ceux qui en avaient les moyens envoyaient leurs enfants dans des écoles privées, même non reconnues par l’Etat, à Chhapra, chef-lieu du district. Il ne devait pas en être autrement pour les enfants des officiers d’éducation au niveau du bloc administratif, à qui l’on a confié l’administration du programme de déjeuners gratuits dans les écoles, ni pour ceux des officiers d’éducation du district ou des préfets à travers tout le pays, qui sont directement responsables de la qualité d’un des programmes d’aide sociale les plus salués de l’Inde. Ces enfants-là ne partagent pas les repas servis à près de 120 millions d’enfants dans le cadre du programme supervisé par leurs propres parents.

            Le Budget de l’Union indienne a alloué cette année plus de 130 milliards de roupies à ce programme. Les gouvernements des Etats et des Territoires de l’Union sont responsables de sa mise en œuvre et de son contrôle. La Commission au Plan évalue le programme et prend des dispositions visant à en améliorer la mise en œuvre au cours des plans quinquennaux ultérieurs.

            Pléthore de suggestions, recommandations et autres formules toutes faites stupides ont été avancées par les médias au cours de ces quinze derniers jours pour remettre dans le droit chemin le programme des repas de midi gratuits. Les éditoriaux, articles d’opinion et autres débats télévisés ont naïvement expliqué comment il fallait surveiller et administrer le programme et punir les coupables, laissant sous-entendre que rien n’avait été prévu jusque là. Certains experts ont proposé de confier la préparation et la distribution des repas à des groupes de femmes autogérés, tandis que la Commission des Droits de l’Homme du Madhya Pradesh enjoignait le gouvernement de l’Etat de retirer à ces mêmes groupes cette prérogative et de confier aux enseignants la responsabilité de faire préparer les repas dans l’enceinte des établissements scolaires. Un autre expert a proposé de sous-traiter la tâche en zone urbaine à des ONG dans le cadre d’une participation alliant le public et le privé (PPP). Cependant, des rapports provenant de différents états révèlent que de tels arrangements ont pitoyablement échoué. L’éditorial d’un journal de renom a « découvert » que la solution consistait à donner plus de pouvoir à la communauté locale, sans réaliser que c’est ce qui se pratiquait déjà depuis longtemps dans de nombreux Etats et territoires.

            L’ex comité parents-enseignants ou sa nouvelle forme, le comité de gestion scolaire, institué par la Loi du droit à l’éducation (RTE), a utilisé diverses combinaisons et permutations de parents, membres de la communauté, représentants du Panchayat  (conseil traditionnel) et enseignants afin de superviser et contrôler la qualité des repas. Cependant, malgré l’implication profonde de la communauté, des rapports consternants venant des quatre coins du pays, faisant état de mauvaise gestion, de négligence, de conditions non hygiéniques et de repas peu sûrs, fournissent la preuve de l’effondrement du système de contrôle et d’inspection.

            Les élèves de l’école primaire Dharmasati Gandaman  ne sont pas seulement morts par empoisonnement. Si le système de santé publique n’avait pas été aussi délabré, on aurait pu sauver leurs précieuses vies. L’école n’avait même pas de trousse de soins d’urgence. Le trajet de 7 km jusqu’au chef-lieu du bloc de Masharakh, puis les 50 autres jusqu’à l’hôpital de Chhapra et pour finir le trajet de 75 km jusqu’au Medical College de Patna (capital du Bihar, ndt) ont révélé que le système de soins était insensible et apathique, qu’il manquait d’ambulances ou même de simples véhicules, d’antidote pour le poison, tandis que les médecins et les dirigeants du district se trouvaient « démunis ». A chaque trajet, un enfant de plus succombait. Un traitement efficace ne put être entamé qu’au bout de 11 heures après l’ingestion du poison, au Medical College de Patna. Cet état des lieux d’un système de santé publique complètement négligé, destiné uniquement aux classes sociales et aux castes les plus démunies, n’est pas différent de celui du système scolaire public. Les deux ont empiré après les réformes néolibérales de 1991.

Motivés par le profit 

            Les compagnies privées lorgnent sur les fonds pour les repas de midi gratuits. La fondation Bill et Melinda Gates, ainsi qu’un conglomérat d’entreprises de micronutriments, soutenus par la Banque mondiale et l’UNICEF, on réussi à convaincre le gouvernement qu’on devait ajouter des comprimés d’acide folique et de fer aux menus composés de céréales, légumineuses et légumes, parfois également d’œufs et de lait. Le lobby de l’alimentation préemballée a avancé que l’usage d’aliments préemballés empêcherait lézards, rats et serpents de s’introduire dans la nourriture. Cependant, personne n’a soulevé le fait que pratiquement aucune école n’avait de lieu de stockage adéquat assurant que lesdites créatures ne s’introduiraient pas dans les aliments préemballés lors de leur conservation ou de leur préparation.

            La loi concernant le Droit à l’éducation (RTE) ne prévoit qu’ « une cuisine lorsque le repas de midi est préparé à l’école ». Il ne recommande pas de prévoir un réfectoire séparé, obligeant les enseignants à utiliser les salles de classe, qui sont souvent dans des conditions abominables. Si la famille de quatre ou cinq membres d’un décideur politique a besoin d’un lieu de stockage et d’une salle à manger spécifiques, pourquoi n’en serait-il pas de même pour des écoles qui ont besoin de stocker du matériel et de servir des repas pour 50 à 500 enfants ?

Des boucs-émissaires

            Bien sûr, l’enseignant est le bouc-émissaire. On réalise rarement que l’enseignant est payé et formé pour enseigner, et non pour cuisiner, réaliser des achats de fourniture, prévoir le stockage, ramasser du bois pour la cuisson ou tenir des comptes. Cependant, le professeur principal, au Bihar, doit utiliser un téléphone portable pour remplir un compte rendu quotidien avec le chef-lieu du programme des repas au niveau de l’Etat. Il y indique l’état des dépenses en légumes, céréales et légumineuses, huile, épices et carburant, ainsi que les rémunérations perçues par le cuisinier et l’assistant. L’enseignant principal doit également remplir un formulaire complexe comprenant plusieurs colonnes. Dès qu’il ou elle a terminé, il lui faut veiller à l’approvisionnement en combustible et en provisions pour le lendemain. Si l’enseignant principal est absent pour un motif officiel ou en congé, un autre enseignant endosse cette responsabilité, laissant les cinq à huit autres salles de classe sous la responsabilité d’un seul enseignant, ou sans enseignant du tout. Le jour du drame, la directrice de l’école concernée, qui encourt aujourd’hui des poursuites pénales, était seule dans l’établissement étant donné que l’unique autre enseignant en poste dans cette école de 120 enfants était en congé. Dure réalité : les enfants avaient de quoi manger, mais personne pour leur faire la classe !

            Les opérations liées aux repas de midi s’ajoutent à tout un nombre de tâches extrascolaires que les enseignants du public se doivent d’accomplir, comme par exemple le recensement de la population et les activités électorales (y compris la mise à jour de la liste des électeurs), en plus d’une nouvelle catégorie d’activités mal définie et arbitraire intitulée « responsabilité de sauvetage en cas de catastrophe ». Le tout est légitimé par la loi RTE (chapitre 27). Comme aucun renfort en personnel administratif n’a été prévu, les enseignants doivent tout faire eux-mêmes. Il ne s’agit pas d’absoudre les enseignants  de leur part de responsabilité dans leur abandon du devoir moral d’enseigner. En même temps, il faut bien reconnaître qu’en vertu du cadre de travail néolibéral, le système scolaire est de plus en plus voué à n’accorder aucune dignité à la profession d’enseignant, ou à promouvoir le sens de l’abnégation parmi le corps enseignant. Il ne nourrit que le cynisme. Ironiquement, pendant que les enfants pauvres sont contraints de sacrifier leurs études au nom  du développement national (le travail de recensement) et de la démocracy (les tâches électorales), les enfants des classes et des castes supérieures étudient dans des écoles privées et poursuivent des carrières lucratives sans être dérangés, pour ne pas dire sans se sentir concernés. 

Le modèle tamoul

            Voici une leçon de l’histoire. En 1958, le Tamil Nadu, dirigé par le Ministre en Chef visionnaire K. Kamaraj, devint le premier état à lancer un programme de repas de midi gratuits. Celui-ci fonctionnait car il avait été institué dans un système scolaire financé par l’Etat qui tournait bien, dont le but était d’éradiquer la ségrégation  basée sur les classes sociales et les castes. Mais la responsabilité reposait uniquement sur les enseignants, affectant négativement leur enseignement. Plus tard, au début des années 1980, lorsqu’M.G. Ramachandran (MGR) devint Ministre en Chef, les enseignants lancèrent  un mouvement d’agitation prolongé pour demander à être exemptés de la corvée des repas de midi. MGR approuva la mise à disposition d’un cuisinier et d’un assistant dans toutes les écoles -- davantage pour les grands établissements-- directement sous l’autorité du gouvernement. La qualité de l’enseignement s’améliora, faisant du Tamil Nadu un état précurseur en matière d’éducation et de nutrition pour les enfants. Comme pour venir confirmer cette politique, un jugement de la Haute Cour d’Allahabad daté du 24 juin dernier, a déclaré que « le devoir des enseignants et des chefs d’établissement est d’enseigner au élèves, et non de superviser la préparation des repas. » Le gouvernement d’Uttar Pradesh s’apprête à réaliser ce que le Tamil nadu avait accompli 30 ans auparavant.

            Bien que l’objectif du programme de repas de midi gratuits était de fournir un espace qui transcende les barrières religieuses et socio-économiques, inculquant ainsi aux enfants  les valeurs constitutionnelles, l’élite au pouvoir a abandonné l’initiative gouvernementale dans 120 000 écoles. Ni le législatif, ni l’exécutif, ni le judiciaire n’ont misé sur le système. Seules les sections les plus pauvres de la société, majoritairement des dalits, des tribaux, des membres d’autres castes défavorisées (OBC), de tribus répertoriées, des musulmans et des déplacés (ou migrants) constituent la population des enfants qui partagent les déjeuners scolaires. Ainsi, l’affirmation selon laquelle le programme de repas de midi gratuits permettrait de défier les préjugés de religion, de statut social ou de caste perd beaucoup de sa force.

            Pour finir, voici la formule magique. Le noble dessein de ce programme ne pourra jamais réussir dans un système scolaire délabré et à plusieurs vitesses. Un système scolaire unique, complètement financé par l’Etat, constitué d’écoles de proximité, géré de façon décentralisée, participative et démocratique est un prérequis pour la réussite, bien qu’il ne soit pas pertinent. Pour bien faire, il faudrait renverser la politique néolibérale qui s’évertue à transformer l’éducation en un bien commercial par le PPP.

            Si nous ne nous réveillons pas, 64 ans après la proclamation de la République, le pays aura des raisons, comme l’a dit le professeur Amartya Sen, de baisser la tête en signe de honte, malgré tous les discours rhétoriques sur le rayonnement de l’Inde.

Anil Sadgopal est membre du présidium de l’All India Forum for Right to Education, et ex-directeur de la faculté d’éducation à Delhi University.

Traduction de l’anglais et notes de Bénédicte Parvaz Ahmad.

 

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