Violences faites aux femmes

Violences faites aux femmes

Violences faites aux femmes : 

Dans son numéro du 17 juillet, India Today propose un dossier sur l'accès facile à la pornographie grace à l'internet mobile.  En Inde, il est interdit d’acheter ou de vendre des magazines ou des vidéos pornographiques. On en a cependant toujours trouvé  « sous le manteau », au fond d’un stock de revendeur de journaux ou de la besace d’un colporteur de train, ou encore dans les magasins de location de vidéos. Dans une société où le sexe est à la fois un tabou et un paramètre quasi-incontournable dans les interactions comportementales, internet avait déjà facilité l’accès à la chose interdite. L’internet mobile permet désormais de s’isoler encore davantage. L’aspect inquiétant que soulignent les articles d’India Today est la violence et le caractère malsain des contenus téléchargés. Peut-on cependant établir un lien entre cette tendance et l’augmentation des crimes sexuels dans le pays ? Ne faudrait-il pas traiter le problème à la base, en commençant par changer l’image de la femme dans une société indienne patriarcale ? 

Du porno de poche

            Le téléphone portable a permis à la pornographie d’arriver dans les poches de tout le monde. Il est devenu facile de visionner des vidéos pornos, laissant craindre un raz-de-marée de pollution culturelle et de crimes sexuels.

Par Asit Jolly (extraits), India Today, version hindi, 17 juillet 2013

             Des centaines de milliers d’Indiens peuvent maintenant étancher leur soif de chair en téléchargeant sur leurs téléphones portables toutes sortes de clips vidéo pornographiques. D’autres encouragent même le crime en cherchant à se délecter de la souffrance d’autres. Selon un rapport commandé par le portail Themobileindia.com en 2012, plus de 9 millions d’Indiens téléchargent et se plaisent à regarder des vidéos pour adultes sur leurs téléphones portables. Inutile de dire qu’aujourd’hui, il est très facile de se procurer dans pratiquement n’importe quelle boutique de réparation de portables, cyber café ou même  sur le trottoir des micro cartes mémoire ou des clé USB contenant des vidéos de viol, d’adultère, de pédophilie ou de relations sexuelles violentes réelles ou fictives.

Du porno à chaque coin de rue.

            C’est vendredi. Il n’est encore que dix heures du matin. Une foule d’acheteurs se presse déjà dans les dédales de Ghaffar Market, à Karol Bagh (quartier de New Delhi, ndt). Assis sur un tabouret de plastique rouge, vêtu d’un tee-shirt jaune et d’un jean, le jeune Babloo Singh montre à quelques ouvriers rassemblés autour de lui des clips vidéo afin de justifier le prix qu’il demande. En commerçant aguerri, il vend à un ouvrier et à ses quatre collègues trois films bhojpuris et une douzaine de clips vidéo pour 150 roupies. Le tout est sauvegardé sur les cartes mémoire des smartphones chinois bon marché des ouvriers. Babloo dit à l’un d’eux : « Je t’ai vendu tout ça à un très bon prix. Je sais que tu vas tout partager avec tes amis gratuitement. » Puis il s’adresse à des clients potentiels. Il se tourne cette fois vers des lycéens en tapotant son ordinateur portable d’une manière reconnaissable. Il leur dit : « Dans ces nouvelles vidéos, il y a peut-être des filles que vous connaissez. » Il retire les cartes mémoire des smartphones des jeunes qui en retour le fixent avec des yeux grands ouverts.

            A Manish Market dans le sud de Mumbai, Salim, bien habillé, regarde des inconnus avec appréhension. Ils lui demandent des vidéos pornos avec tant d’insistance que Salim finit par craquer. En plus de remplacer l’écran fissuré de votre smartphone, il peut vous offrir bien d’autres services. Sans vous regarder, il marmonne : « 200 pour 4 GB ». Quinze minutes plus tard, vous recevez sur votre portable une cinquantaine de MMS d’une durée de 2 minutes et demie chacun comportant des vidéos tournées en caméra cachée dans des toilettes publiques ou des cabines d’essayage, ou montrant de (fausses) actrices de Bollywood en pleine action, dont les visages sont cachés. Salim leur donne un conseil : « La prochaine fois, demandez de la ‘viande aux lentilles’ » (ce surnom donné par les habitants de Mumbai aux Parsis sert de code pour demander des vidéos pornos pour les portables).

            Rohit Kumar, 22 ans, a abandonné ses études à mi-parcours pour vendre des vidéos piratées dans la rue, dans le secteur 17 de Chandigarh. Il déclare que les vidéos de viols locales ou étrangères sont ce qui se vend le mieux.

            Il dit en souriant : « C’est la première chose que tout le monde, les étudiants, les chauffeurs  de rickshaw ou des gens comme vous, réclame. » Mais peut-il les charger dans des cartes mémoire ou des clés USB ? « Pas de problème, vous servez livré demain. » 

Une addiction qui favorise les crimes

            Les Indiens auraient-ils aussi cet esprit pervers qui les attirerait vers le sexe violent ? Selon Google AdWorlds,  le mot-clé de recherche ‘’viol’’ a été tapé l’année dernière en moyenne 4,1 millions de fois par mois. On trouve aussi les mots-clés « indian girl raped », « raping video », « raping stories », « Raped in public », « little girl raped », « raping mum », « father raping  daughter », et « raped to death ». Et ce ne sont que les statistiques pour Google. Cela n’inclue pas les gens qui demandent des vidéos pornos dans les boutiques de réparation de portables ou dans les cyber cafés.

            Dans une maison chic de Chandigarh, Yishu, cuisinier âgé de 31 ans, déclare avoir été accroc aux vidéos sexy sur son portable, mais qu’il s’en est sorti. Pendant des années, ce jeune originaire de l’Assam a dépensé près d’un quart des 6000 roupies de son salaire mensuel en achat de vidéo pornographiques. Son épouse, qui vit au Jharkhand, lui a fait abandonner cette mauvaise habitude. « Ma femme n’aimait vraiment pas ça », dit-il En deux ans, tous deux ont pu acheter une moto avec l’argent qu’ils ont économisé sur l’achat des vidéos. Mais il conserve toujours un smartphone bon marché de côté. Employé au réfectoire d’une banque de Mumbai, à Nariman Point, Jayesh Patil, 19 ans, ne voit pas ce qu’il y a de mal à regarder des vidéos sexy sur son portable. Il achète tous les mois pour 800 roupies de clips vidéos dans les boutiques à la sortie du terminus de Shivaji Chatrapati. Il étudie à l’école du soir de Patil Parel et affirme que sa consommation vidéo n’a pas affecté ses études. Toutes les classes sociales sont intéressées par ce mode de visionnage solitaire qui permet de s’abriter du regard des autres. Manmit Kaur, 25 ans, a été soufflée quand elle a trouvé des vidéos de viol sur le smartphone de son petit copain. Il y avait aussi parmi ces vidéos des scènes intimes de lui avec son ex-petite amie. Manmit s’est d’abord disputée avec l’ex de son petit copain à ce sujet, puis elle a fini par rompre avec ce dernier. Selon elle, « il me trompait avec son portable. »

 

Une déferlante à venir

            En février 2013, le groupe « Moral Consciousness » installé à Mysore a enquêté sur 964 lycéens et jeunes étudiants pendant près d’une année entière. Il s’est avéré que 75 % d’entre eux avaient déjà vu des vidéos pornographiques. Selon cette étude, les étudiants étaient six fois plus nombreux que les étudiantes à visionner des vidéos pour adulte sur leurs téléphones portables. Même si cela semble incroyable, 9 millions d’Indiens utilisent leur portable pour télécharger des contenus pornographiques. Ils dépensent pour cela en moyenne 5 500 roupies par an. L’avenir est connu d’avance. La société américaine Strategy Analytics estime que d’ici à 2015, les usagers de smart phones représenteront 33% du total des usagers de téléphones portables. Selon Convergence Catalyst, qui depuis Bengaluru observe l’industrie des téléphones portables, le marché des smart phones doublera d’ici à la fin de l’année 2013 pour atteindre 44 millions d’appareils.

            En janvier dernier, Niyaz Raza, un homme de 70 ans résidant dans le quartier de Mumbai appelé Govandi, a été inculpé pour le viol d’une jeune fille de 13 ans. C’était sa sixième victime. Raza Niyaz est aussi accusé d’avoir filmé avec son téléphone portable pendant 12 minutes une scène de fellation et d’avoir partagé la vidéo. Récemment, le 15 avril dernier, les ouvriers Manoj Shah, 22 ans, et Pradip Kumar, 19 ans, ont reconnu en garde à vue avoir abusé d’une fillette de cinq ans dans l’est de Delhi. Ils venaient de regarder une vidéo porno sur leur portable.

 

Quelle est la gravité de cette tendance ?

            En avril 2013, à Indore, l’avocat Kamlesh Vasvani a saisi la Cour Suprême pour demander la création d’une loi qui rendrait le visionnage de contenus pornographique passible d’arrestation sans possibilité de libération sous caution. Selon Vasvani, la société indienne s’expose à un grave danger à venir. Les enfants peuvent avoir accès à plus de 200 milions de vidéos à contenu pornographique, violent, cruel ou destructeur. On n’avait jamais connu un tel chiffre auparavant.

            Dans un article sur les violences faites aux femmes paru sur le centre de ressources en ligne américaine VAWnet, Robert Jenson écrit que toutes les études disponibles sur les années 70 soutenaient la critique féministe de la pornographie, disant qu’elle était nuisible aux femmes et aux enfants. La psychologue et activiste féministe Kishwar Ahmad Sharali, 70 ans, affirme que le lien entre le développement de la pornographie et les crimes sexuels n’avait pas encore pu être établi. Elle travaille avec les femmes et les enfants victimes de violence au Cachemire. Selon elle, « La plupart des auteurs de viols sont des Indiens qui, avant l’arrivée de la pornographie, ont été élevés dans une société patriarcale qui les a nourri d’un sentiment de mépris pour les femmes. » (…)

 

Par Koshik Deka, Bhuvan Bagga, J. Binduraj et Kiran Tare. Traduit par Bénédicte Parvaz Ahmad. 

Le coupable le plus haï

Le coupable le plus haï

            Un garçon de la campagne venu à Delhi pour échapper à une vie de misère se retrouve inculpé pour un crime qui le rend haïssable aux yeux du pays tout entier. Quel coin obscur a-t-il quitté pour rejoindre le miroir aux alouettes de l’Inde urbaine ?

Par Kunal PRADHAN et Kaushik DEKA, traduit du hindi par Bénédicte PARVAZ AHMAD.

            Une pluie fine trouble le silence matinal d’un petit village de l’ouest de l’Uttar Pradesh. Sur la route, on a peine à marcher tant la boue est profonde. Les villageois sont restés chez eux. La plupart sont ouvriers agricoles. Mais le bruit d’une voiture inconnue, venue de loin, les a tirés un par un hors de leurs foyers. Ils sont entrés dans son sillage. La voiture finit par s’arrêter devant une petite chaumière bâtie de paille, de briques, et recouverte de sacs plastique. En une nuit, cette maison a attiré l’opprobre sur ce village oublié.

            C’est dans la plus humble hutte de ce village qu’est né le jeune homme qui a participé au viol barbare et au meurtre du 16 décembre 2012. Il a grandi ici jusqu’à ses onze ans environ. Les villageois le connaissent sous le nom de Bhura (le Brun, ndt), et chacun a son avis sur lui. Certains disent qu’il était costaud, les descriptions diffèrent quant à son poids, son âge, et la date de sa dernière visite au village. Un vieil homme à la barbe ondulante dit, l’ai pensif : « Cela fait bien longtemps que je ne l’ai pas vu ». On dirait qu’il repense à un ancien compagnon de jeunesse. Un autre homme d’âge mur hésite : « Cela fait bien trois ou quatre ans. Bhura était un bon garçon. »

            Ce bon garçon est aujourd’hui considéré par le reste du pays comme l’incarnation du mal. On le voit défiler sur les écrans de télévision lors des flashs info : des policiers l’emmènent avec eux et son visage est recouvert d’une serviette. Le principal accusé de ce viol en réunion, Ram Singh, a été retrouvé pendu le 11 mars à un barreau de la fenêtre de sa cellule, dans la prison de Tihar. Depuis, c’est ce jeune garçon qui symbolise le crime terrible. Au départ, les policiers avaient déclaré qu’il avait était le plus actif des six co-accusés, si bien qu’aujourd’hui l’Inde réclame sa tête. On demande aux tribunaux de changer la loi et de ne pas tenir compte de son âge pour prononcer à son encontre la peine de mort. On débat de son âge réel. La foule rassemblée à l’extérieur du Conseil de Justice des mineurs demande pourquoi ce garçon de 17 ans, qui a été capable de commettre un tel crime, ne serait-il pas puni au même titre que ses co-accusés majeurs. Tout comme Bhura et Ram Singh, les autres sont accusés de meurtre, viol en réunion et relation sexuelle contre nature.

            Le jeune accusé encourt au maximum une peine de trois ans de détention en maison de correction, tandis que les autres co-accusés, s’ils sont reconnus coupables, peuvent écoper d’une peine allant de sept années de prison ferme à la peine de mort. Parmi les co-accusés restants se trouvent Akshay Kumar Singh, 28 ans, Mukesh, 26 ans, Pavan Kumar, 19 ans, et Vinay Sharma, 20 ans. Le procès de ces cinq hommes a débuté le 5 février au tribunal de Saket, à Delhi, en procédure accélérée. Le Conseil de justice des mineurs a entendu Bhura entre le 6 mars et le 5 juillet. Sa décision est mise en délibéré jusqu’au 5 août.

            Pendant quatre mois, aux audiences du Conseil de Justice des mineurs, Bhura ne se trouvait assis qu’à trois mètres de Badrinath Singh, 53 ans, et Asha Devi, 46 ans, parents de la victime, ne rendant que plus visible la douleur et le désarroi de ces derniers. Il a violé et battu sans pitié leur fille, physiothérapeute de 23 ans, dans un bus qui roulait sur la route de Gurgaon, près de l’échangeur de Vasant Vihar (…). Des manifestations de protestation n’avaient cessé pendant deux semaines au pied d’India Gate.

            Asha Devi déclare qu’à chaque fois qu’elle voit ce garçon, cela ravive le souvenir de sa fille qui croquait la vie à pleines dents. Le 29 décembre, lorsque sa fille est décédée dans un hôpital de Singapour, une clameur s’est immédiatement levée pour réclamer justice. D’une voix désabusée, Badranath Singh demande : « Tout le monde sait ce qu’ils ont fait. Alors pourquoi la procédure accélérée du tribunal met-elle plus de sept mois à les condamner ? » En prononçant le nom du jeune accusé, la voix fluette d’Asha Devi prend de la vigueur : « Je veux que tous ces démons, y compris ce garçon, soient condamnés à mort. »

            La jeune fille est aujourd’hui devenue le symbole d’une Inde nouvelle, qui s’anime d’une conscience neuve.[1] Issue de la classe moyenne inférieure, elle avait gagné le droit de rêver d’un futur prometteur. Mais ce droit lui a été arraché. De l’autre côté, le jeune Bhura aussi est un symbole, celui de cette Inde où la pauvreté pousse des enfants à quitter leurs familles pour émigrer en ville en quête de travail. Cette ville, aux innombrables et rutilantes voitures, aux vastes demeures de 500 m2 et aux bureaux climatisés. Eux, ils survivent des restes de leurs voisins nantis. L’Inde urbaine vit repliée dans son cocon, véhiculant les images rassurantes d’une pauvreté déclinante et d’opportunités en pleine croissance, alors que l’abcès de l’inégalité continue de la ronger de l’intérieur. Il est certain que les 18 mois précédents le drame, Bhura avait de mauvaises fréquentations et qu’il a participé à ce crime haïssable. Cependant, il est également vrai qu’il est un produit de notre époque. Une époque aussi tragique qu’effrayante. 

La situation familiale

            Dans sa minuscule maison en terre de deux pièces, la mère de Bhura est assise sur un lit de cordes qu’elle a dû emprunter aux voisins. Son mari souffre de troubles mentaux. Tantôt il se recroqueville le menton entre les genoux, silencieux, sur un autre lit de corde à quelques pas de la porte, tantôt il prononce des paroles incompréhensibles. Cette famille de sept se compose aussi de deux jeunes adolescentes et de trois petits garçons qui n’ont pas mangé à leur faim depuis deux jours. A cause de la pluie, le travail a cessé, ce qui ne permet pas d’espérer manger correctement aujourd’hui encore.

            Le plus jeune des fils doit avoir trois ans tout au plus et pleure de faim. De temps en temps, sa mère lui donne à sucer une pincée de sucre pour le faire taire. Mais à cette allure, il n’y aura plus de sucre non plus d’ici la fin de l’après-midi. La boîte de farine est vide, ainsi que la jarre en terre qui sert à entreposer les céréales. Depuis combien de jours n’ont-ils pas vu de légumes ? La mère dit à India Today : « Nous mangeons quand il y a du travail, comment se nourrir quand il n’y en a pas ? » Ses deux grandes filles travaillent dans les champs pour 50 roupies par jour (0,8 euro) là où les hommes sont payés 200 roupies la journée. Les filles pensent aller demander des chapatis et du chutney aux voisins pour faire office de dîner. Dans la maison, la seule chose qui brille, c’est la pyramide de verres que les filles ont acheté quelques mois auparavant à un colporteur. L’un des verres s’est brisé la semaine dernière. Affichant un sourire de circonstance, la mère nous dit : « J’aurais voulu pouvoir vous offrir quelque chose. Enfin. Bienvenue dans ma vie. »

            A la simple évocation de Bhura, ses yeux s’emplissent de larmes. Son premier né avait quitté le foyer il y a 6 ou 7 ans et n’était revenu que deux fois passer quelques jours. Il était revenu au village il y a trois ans à l’occasion du mariage de son oncle. Depuis, elle ne l’avait plus revu. Jusqu’à il y a deux ans, il envoyait de l’argent à sa mère. Parfois 500 roupies, parfois plus. Et puis les envois ont cessé. La mère raconte, pleurant à chaudes larmes : « Il avait disparu. Je n’avais plus eu de ses nouvelles jusqu’à ce que la police vienne ici. »

            Elle ne se souvient plus de la date de naissance de Bhura. Juste que c’était pendant la mousson. Elle raconte : « C’était une mousson pareille à celle-ci, je pense qu’il y a de cela 16 ou 17 ans. » Le directeur de l’unique école primaire du village avait expliqué devant le Conseil de Justice des mineurs que d’après les archives de l’école, au moment des faits l’accusé était âgé de 17 ans et six mois. Selon la photocopie du registre versé au dossier judiciaire, sa date de naissance serait le 4 juin 1995. Mais cette preuve est mince en l’absence d’un réel registre des naissances. Selon le chef du village, « On ne peut rien affirmer avec certitude, nous emmenons nos enfants à l’école, et le directeur estime leur âge en fonction de leur taille. C’est une simple estimation. »

            Jusqu’ici, cette estimation avait joué en faveur de Bhura. Aujourd'hui, les garçons du village qui disent avoir autour de la vingtaine considèrent Bhura de loin comme leur cadet, et ceux qui ont 14 ou 15 ans affirment qu’il est légèrement plus âgé qu’eux. Bref, l’affaire n’est toujours pas tranchée. Cependant, d’après les informations qu’ils ont pu réunir, les médias considèrent qu’il est faux de dire que Bhura mentirait sur son âge pour échapper à la justice.

            Sa mère déclare : « Je suis sa mère, je veux qu’il soit libéré. Qu’on lui pardonne pour cette fois. S’il recommence, alors même moi, je ne lui pardonnerai pas. Voyez comme nous vivons. Il nous faut un homme à la maison. » Elle a bien essayé de rendre visite à son fils à la maison d’arrêt pour jeunes. Elle avait même acheté 180 roupies (2,3 euros)  le billet de bus pour se rendre (…) jusqu’à la gare routière d’Anand Vihar, à Delhi, où quelques policiers sont venus la chercher. Mais elle raconte qu’elle a dû renoncer à la visite à cause de la foule des journalistes massée autour de la maison d’arrêt. Elle déclare : «  Je voudrais y retourner, mais je n’ai plus d’argent et plus de force. » Un cadre d’une ONG nous a dit qu’elle se présentait souvent lors des audiences, et que le Conseil prenait en charge ses frais de déplacement.

Un garçon ordinaire

            Bhura est arrivé la première fois à Delhi par le même bus que sa mère, sept ans plus tard, qui venait lui rendre visite en détention. Selon la police, il avait d’abord travaillé dans l’est de Delhi, à Trilokpuri, dans un boui-boui nommé Gulshan Hotel, où il faisait la plonge. A Kaundli, il a travaillé pour un laitier, puis dans d’autres restaurants miteux à Vaishali, Ghaziabad, et Khora. Puis il a été engagé dans la cantine Barakat cantine, près d’une laiterie. C’était à ce moment-là qu’il avait rendu visite à sa famille. Il a travaillé dans ce dernier établissement pendant quatre ans, assistant les cuisiniers, faisant le ménage et servant les repas aux clients peu nombreux mais réguliers. (…) Fakhruddin, le cuisinier de 25 ans qui travaille dans ce restaurant depuis 11 ans, considérait Bhura comme son petit frère. Il raconte : « Lorsqu’il est venu la première fois avec son oncle, c’était un petit garçon. Il avait besoin de travail car sa situation familiale était très mauvaise. Le patron connaissait l’oncle, alors le garçon a été rapidement engagé. » Il est resté les quelques années suivantes à partager leur quotidien. Shah Alam, le fils du patron âgé de 18 ans, affiche un sourire constant. Il affirme que ce garçon était sans doute le meilleur d’entre eux. Il se levait tôt, était toujours propre, travaillait avec ardeur et ne se plaignait jamais. Bhura a commencé à travailler pour un salaire de 1500 roupies, pour finir à 3500 roupies en 2011, lorsqu’il est parti. Son oncle venait chercher son salaire et l’envoyait au village.

            Il vivait correctement, suivant un emploi du temps réglé. Lui et ses compagnons se levaient vers huit heures, pliaient leurs couchages et nettoyaient leur chambre, installaient le couvert, lavaient les ustensiles et attendaient l’arrivée de la viande. Vers onze heures, la cuisine commençait. (…) Le service durait de 13h à 15h, puis ils passaient les trois heures suivantes à regarder la télévision chez le ferrailleur voisin, à dormir ou à discuter. Les souvenirs de la vie au village revenaient souvent dans les conversations. Ensuite, le service du soir recommençait à 18 heures. Fakhruddin raconte : « Il ne se plaignait jamais de rien, ni de la nourriture, ni des vêtements. Il n’avait pas d’autres amis que nous dans le quartier. Il n’avait pas de téléphone portable. Il ne s’intéressait même pas au cinéma ou au cricket. Il ne parlait jamais des filles. C’était un garçon ordinaire, qui essayait de faire son trou, d’une façon ou d’une autre. Rien ne laissait à penser dans son caractère qu’il pourrait faire ce qu’il a fait. » Le membre d’une ONG qui suit Bhura pour lui expliquer la procédure déclare sur ce point qu’il n’a jamais touché à l’alcool, ni au tabac ou aux drogues.

            Après quatre années de labeur au restaurant Barakat, un jour Bhura explique à son patron qu’il va partir à Noida (dans la banlieue sud-est de Delhi, ndt) chez son oncle, et il n’est jamais revenu. « Il n’est jamais allé chez son oncle », dit Shah Alam, « Son oncle est venu le chercher ici quelques jours plus tard. Il a laissé quelques vêtements et d’autres affaires. Quelques semaines après, c’est sa mère qui est venue. Mais nous ne savions pas où il était parti. » Le patron, les employés et le ferrailleur ont longtemps cherché Bhura. Nasim, le ferrailleur, s’exprime : « Quelqu’un avait dit l’avoir aperçu à Vasant Vihar, alors nous l’avons aussi cherché là-bas. Il était l’un des nôtres, nous voulions nous assurer qu’il allait bien. »

            Au début du mois de décembre 2012, quelques semaines avant le viol en réunion, il avait appelé, soudainement. « Il m’a appelé avec un numéro que je ne connaissais pas, » raconte Nasim, « disant qu’il voulait parler à Shah Alam. Mais le temps qu’Alam prenne le combiné, la communication a été coupée. » Ils ont essayé plusieurs fois de le rappeler au même numéro, mais à chaque fois on leur répondait qu’il n’était pas là. « Nous avions donné ce numéro à son oncle. Il avait pensé déposer plainte à la police pour ça. Mais avant qu’il y aille, nous avons appris l’affaire du viol. Qui sait si ce n’est pas Ram Singh qui avait appelé ce jour-là, ou bien un autre des co-accusés ? »

            Aujourd'hui, la police déclare qu’en 2011, Bhura a travaillé quelques mois dans un bus avec Ram Singh pour l’agence Shiva Travels, en tant que membre d’équipage. Puis il a travaillé huit mois à Kaushambi,  en face de la gare routière d’Anand Vihar, pour Daggamar, une compagnie illégale de bus. Daggamar assurait un service de bus vers plusieurs villes d’Uttar Pradesh (…). Souvent, les tarifs étaient bien plus élevés qu’indiqués sur les billets, et parfois les voyageurs étaient détroussés. Selon Shah Nawaz, conseiller au centre Haq pour les droits des enfants,  « Ces bus sont un terreau fertile pour les enfants qui sont tentés par le monde de la délinquance. » Bhura a ensuite travaillé sur la ligne de bus 33 qui relie Bhajanpura à Noida, mais il s’était fait licencié pour faute professionnelle  deux semaines avant les faits. Entre les deux emplois, il avait rendu visite à ses amis de Barakat.

Trop jeune pour la peine de mort ?

            Malgré les compte rendus qui figurent dans la presse, l’ordonnance d’accusation de 576 pages (…) mentionne clairement que cette nuit, parmi les six co-accusés qui étaient présents dans le bus, Ram Singh, accusé principal, avait été le plus cruel. Selon la déposition de la victime Avnindra Pratap Pandey, 28 ans, ami de la victime présent dans le bus au moment des faits, et des aveux des accusés, Bhura a bien participé au viol. L’ordonnance d’accusation de 56 pages présentée au tribunal pour enfants le confirme également. Parmi les preuves qui incriminent le jeune, des traces de sang de la victime ont été retrouvées sur ses vêtements. Cependant, la police scientifique n’a pas pu retrouver de traces de ses empreintes digitales dans le bus. « Ma fille ne l’a pas mentionné en particulier », dit Asha Devi, « mais elle a dit que tous avaient une part égale de responsabilité dans les faits. Cela ne change rien qu’il ait été ou non le plus cruel. »

            Le 23 juillet, soit deux jours avant que le Conseil de Justice ne rende son verdict, la Cour suprême a accepté la requête introduite par Subramaniam Swami, président du parti Janata, pour demander une redéfinition du mot « adolescent » Dans sa requête, Monsieur Swami demandait que le terme « adolescent » ne soit pas défini comme l’âge limite au dessous de 18 ans, mais que soient pris en compte la ‘maturité psychologique et intellectuelle’. Le tribunal de la Cour suprême rendra sa décision le 31 juillet en la matière. Le Conseil de Justice a été avisé de la réception de la requête par la Cour suprême et, en conséquence, a repoussé la date du délibéré au 5 août.

            D’un côté, l’avocat à la Cour suprême Karuna Nandi déclare que les directives données aux tribunaux concernant les inculpés mineurs ont été mûrement réfléchies. « Contrairement au système judiciaire des adultes, il n’y a pas de place pour des condamnations sévères dans le système judiciaires des mineurs. On ne devra ni soulever la question de la peine de mort, ni celle d’une lourde peine, car les études ont démontré qu’en dessous de 18 ans, les individus sont incapables de contrôler leurs pulsions, ou de résister à une pression. »

            Même si Bhura est libéré au terme de la peine fixée par le tribunal à la maison de correction pour mineurs, il lui restera peu d’endroits où refaire sa vie. Shah Alam dit qu’il ne pourra pas le reprendre dans son établissement, et personne d’autre ne voudra l’embaucher. Le chef de son village, qui fait tourner une petite usine de produits chimiques à côté de l’école où Bhura a interrompu ses études, est assis sur une chaise en plastique, entourés d’autres villageois, eux aussi assis. Il caresse un jeune faon qui était venu errer il y a quelques semaines dans le village, et dit qu’il ne permettra pas à Bhura de revenir dans cet endroit certes pauvre, mais néanmoins irréprochable. « On peut donner sa chance à un brigand ou un bagarreur, mais après ce qu’il a fait, il ferait mieux de ne pas se montrer. Qu’il soit condamné  à la pendaison ou non, ce garçon est de toute façon déjà mort pour nous. »



[1] Ben voyons… La situation a-t-elle réellement changée pour les femmes depuis ? Oui, dans les campagnes, les familles ne veulent plus laisser leurs filles sortir, et on conseille aux femmes de ne plus sortir seules non plus le soir dans les grandes villes. Le verdict du procès des majeurs, qui devait être rendu le 25 juillet, n’a même pas fait une ligne sur les sites des journaux indiens. Aucune nouvelle loi n’a été promulguée pour la prévention des violences sexuelles à l’encontre des femmes. 50 000 manifestants, si véhéments soient-ils, ne font pas changer un pays d’1,25 milliard d’habitants. L’Inde est passé à d’autres faits-divers « croustillants ». Loin de yeux, loin du cœur. NDT. 

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